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Ranger la viande hachée dans le garde-manger, ou les débuts en amour

  • Photo du rédacteur: Blandine Chabot
    Blandine Chabot
  • 4 déc. 2025
  • 4 min de lecture
Tomber amoureux
Tomber amoureux (crédit image : Pexels, Pixabay)

Ahhh. Le début. Il est si accessible, ce début. Il est si simple de commencer une chose pourtant si grandiose, la plus belle chose qui existe dans notre monde : l’amour. Il suffit que deux êtres humains s’aiment. Et c’est tout. C’est enclenché.

 

Cette éclosion nous déroute, nous rend curieux, et passionnés, et hyper distraits, et totalement improductifs, et remarquablement désorganisés : oui, on est amoureux et c’est tout frais. C’est aussi tout doux et explosif. Seul l’amour peut se vanter d’être à la fois tout doux et explosif.

 

Quelqu’un dont on ignorait l’existence le mois dernier devient soudainement une priorité. On demande à notre corps des exploits. Perdre les kilos dont on ne veut plus depuis huit ans en douze heures. Grossir la taille de nos seins par magie. Blanchir nos dents en une nuit. Gommer nos complexes. Prendre des décisions sensées malgré ce soleil éblouissant, aveuglant, foudroyant, qui s’est invité librement face à nos yeux. Dormir paisiblement et sans interruption, malgré l’adrénaline qui nous parcourt les veines 24 heures sur 24. Respirer et raisonner normalement en présence de cette nouvelle personne qui étourdit notre vie, malmène nos habitudes, et brouille la petite routine traditionnelle et sécurisante de nos battements cardiaques.

 

Les débuts en amour sont magiques. Soudainement, les soucis portent le parfum du printemps et nous regardons nos ennemis traverser nos songes les plus purs en souriant. Un tas de briques c’est beau et la contravention que l’agent de la paix a mis à notre disposition la semaine dernière était méritée. En plus elle sentait la tarte aux pommes. La pluie ça réchauffe et la tristesse c’est une légende gréco-romaine. Les poubelles, on les sort avec des étoiles dans les yeux, et on contemple ces mêmes astres depuis le balcon, pour la première fois depuis longtemps. Oh ! La constellation de la licorne ! Oh ! La constellation de son visage ! Oh ! Oh là là ! Qu’on devient con-con quand on aime. On a le cerveau un peu ankylosé, cette pathologie de l’amour très courtisée.


Un tas de briques au sol
Un tas de briques (crédit image : Hans, Pixabay)

C’est beau, la curiosité amoureuse des premiers temps. Oh ! J’ai vu accrochée, dans sa salle-de-bains, au-dessus de son porte-serviette, une petite toile représentant de jolis bateaux, signée Josep Costa Sobrepera. Je vais aller fouiller sur Internet pour en apprendre davantage sur ce peintre. Ainsi, lors de notre prochain rendez-vous, il verra que nos sensibilités artistiques sont très proches. Nous retracerons ensemble l’enfance de Josep en Espagne, et pourquoi pas ses diverses expositions en Catalogne.

 

Oh ! Elle m’a dit que dans son top 10 de plats préférés malgaches, en huitième position il y a le Romazava. Je vais en faire un plat par jour pendant un mois afin de bien maîtriser la recette. Pour la viande de zébu je m’organiserai avec mon boucher, tout va bien aller.

 

Oh ! Il aime passer ses étés au fond de la forêt et revenir aux sources sans électricité ni eau courante, dans le joli bivouac permanent qu’il a lui-même confectionné. ON Y VA, mon chéri ! J’adore le concept et je suis certaine qu’après ces trois mois de lune de miel, je ne voudrai plus me laver ailleurs que dans un lac, parmi les nénuphars et les grenouilles. Je vais m’acheter de l’anti-moustiques et de l’anti-ours, et c’est clairement parti mon kiki.


Une femme nue dans un lac, au milieu des nénuphars
Se laver parmi les nénuphars et les grenouilles (crédit image : Vika_Glitter, Pixabay)

 Oh ! Elle rédige une thèse sur les principaux antifongiques en médecine humaine et vétérinaire. Je vais aller nous acheter des pleurotes et faire un bon sauté. Voilà.

 

Au début d’une histoire d’amour, on oublie beaucoup de choses, dont certaines importantes, car un humain qu’on aime soudainement de toutes nos tripes a tout aussi soudainement remplacé l’entièreté de l’univers, de notre univers plus précisément.

 

Son nom est écrit dans la prunelle de nos deux yeux, ce qui est très invalidant dans la vie de tous les jours, et sa voix résonne en permanence dans notre tête. Il a prononcé certaines phrases, qui nous ont particulièrement marqués, et ces phrases vivent littéralement en nous. Nous bouleversent aussi souvent qu’elles résonnent dans notre esprit. Nous font ranger la viande hachée dans le garde-manger, envoyer un sexto à notre coiffeuse, et donner des flocons d’avoine au chat.

 

Il devrait exister un métier d’assistant pour gens qui vivent les prémices d’une histoire d’amour. Un jeune homme discret mais efficace, qui te rappellerait la sortie à prendre sur l’autoroute pour te rendre à ton domicile, qui t’aiderait à te remémorer l’existence de tes proches, qui t’expliquerait que toute cette nourriture dans ton frigo sert à être mangée afin de subvenir aux besoins élémentaires de ton organisme, et qui contacterait personnellement tous tes clients afin de les mettre au fait de la situation, habilement modifiée par ses soins : on a dû t’hospitaliser suite à une vilaine chute et tu seras dans l’impossibilité de les servir pour les quatre prochaines semaines. 

 

Plus efficace que n’importe quel appareil, notre cerveau nous joue des tours, et nous fait croire que cette nouvelle personne pour qui notre cœur déraille se trouve à côté de nous, juste là dans le métro, ou dans la rue, ou dans cette allée de produits bio, et qu’elle vient de prononcer notre nom. Ou qu’elle est là-bas, dans cette voiture blanche, puis dans cette voiture rouge, puis sur ce vélo noir, puis dans cette file d’attente, puis sur ce banc de parc, puis sur cette affiche d’abribus, puis dans ce nuage, puis dans ce morceau de musique, puis dans chaque souffle du vent.


Une foule de gens qui se déplacent
Voir son coup de foudre partout (crédit image : Brian Merrill, Pixabay)

 La moindre silhouette un peu ressemblante à notre coup de foudre attire toute notre attention, comme s’il y avait un peu de lui, ou d’elle, dans cette personne totalement étrangère et sans rapport avec l’être aimé.

 

- Excusez-moi mademoiselle. Je sens depuis tout à l’heure que vous me regardez du coin de l’œil. Y a-t-il un problème ?

- Oh, je suis vraiment désolée de vous avoir mis mal à l’aise… C’est que… vous avez un peu la même casquette que l’homme que j’aime depuis 12 jours. Alors je vous regarde, car vous me faites penser à lui et ça me rend heureuse.


 

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